LES PAYSAGES URBAINS

DE PASCAL VINARDEL

Tout se tient coi et il n’y a pas de saison. Dans un silence prégnant de figues éclatées le ciel « pèse comme un couvercle » et empêche l’air de circuler. La ville s’est encalminée dans la torpeur de midi, pas un voilage, un rideau ne faseye.

Une ville, c’est du bruit, de l’agitation, une circulation intense, poussière et pollution. Ou – tout du moins, même de nuit – une certaine rumeur. Ici rien de tout cela. A croire que tous ont déserté le lieu. Quelques véhicules épars, sur une place sans fêtes, ont la forme schématique de jouets abandonnés.

Silhouettes furtives qui se hâtent lorsqu’elles traversent un espace à découvert, soucieuses de ne pas être prises en flagrant délit d’existence. Les fenêtres béent, nul ne s’y appuie, mais la pénombre foisonne de présences discrètes qu’un tintement de cloche disperserait peut-être. Ombres chaudes de corps moites, on s’aime fort dans les chambres. Puissants remugles, une main se dresse, veut esquisser un geste vers l’amant infidèle mais se retient et retombe.
C’est le règne du minéral, le ciel est d’airain, les nuages taillés à Carrare. Le bref orage n’a laissé que des flaques de mercure. Nulle herbe folle entre les pavés, nul lichen sur des murs des ocres qui attestent la présence du soleil. Parois d’où ne suintent que des oxydes de chrome
et de fer. Les arbres, alibi végétal, coulés dans le bronze, le feuillage, de la tôle découpée, n’abrite nul oiseau.

Chez Vermeer, il y a ce petit pan de mur jaune qui plaisait tant à Proust, chez Vinardel il y a ces stores d’un vert acide qui ferre l’œil du passant même distrait. Le regard glisse sur les toits, saute les murs, bourdonne vers l’horizon, ricoche sur le zinc de la mer mais revient immanquablement s’engluer sur cette toile verte. Il y avait le vert Véronèse, il faudra compter désormais avec le vert Vinardel.

A ce vert correspond une mélodie, « Je te veux », la valse d’Erik Satie, épouse parfaitement les méandres de la cité. Quand passé le coin de la rue vous pensez savoir d’où émane cet air lancinant, la musique s’est tue. Elle reprend un peu plus loin, coule d’une autre fenêtre, ici, puis là encore, derrière vous cette fois. Mille pianos jouent à l’unisson, d’anciens pianos qui se sont tus depuis longtemps.

Partout des murs décrépis, des édifices inachevés, d’anciens palais laissés dans l’attente. Comment se repérer, nulle enseigne, les cadrans des horloges ont disparu. Le temps a effacé le nom des rues, des noms futiles : Place de l’Absence, impasse des Désirs… Ces rues qui ne fêtent plus leurs mystères se différencient par leur odeur, celle diffuse du jasmin, complice du réséda, délétère du datura, âcre d’ammoniaque ou d’espoir déçu.
Cette place, tenez, donne sur un carrefour, mais que vous preniez à gauche ou à droite, rien ne change qui ne vous attende : la solitude. Dans cette errance un subtil changement s’opère en vous, à votre insu, vôtre âme se délite, s’évapore et bientôt vous oubliez qui vous êtes et ce que vous faites là. Vous avancez en automate, obéissant à une muette injonction, vous ne désirez même pas savoir ni quand ni où finira cette marche. Nul ne vous a convié dans cette ville, nul ne vous y en chassera.

Toutes ces villes réifiées ne figurent sur aucune carte. Ys, Ur, Babylone, ne perdurent dans la mémoire collective que parce qu’elles exercèrent une fascination indéniable sur les rares voyageurs qui, comme Marco Polo, les ont traversées, comme par inadvertance.
Ces chercheurs d’absolu, nul n’en a plus entendu parler, comme happés, digérés par ce lacis de ruelles qui figure assez bien un tube digestif. Ou alors, à des milliers de kilomètres de là, dans un port du bout du monde, au bord d’une décharge, ces êtres falots, oubliés, qui ont en commun un regard glauque, un iris délavé d’avoir trop scruté les syrtes ou vu les flammes d’un peu trop près. Leurs yeux plissés ne rêvent plus à ces lointaines thébaïdes, car une fois dans leur vie, ils ont vu.
Interrogez-les, ce ne sont que borborygmes et ricanements d’idiots. On ne revient pas indemnes des limbes. Ou cet autre là encore, les mains navrées, « the eyes assured of certain certainties ». Celui-là sait et se tait.

Gilles RAVRY